Dans le Haut Barrois du XIXe siècle


Loisey à son apogée (1840 - 1860)

 

Avant-propos

Aux journées du patrimoine de 2011, trois amis ont présenté une étude sur le village de Loisey au milieu du XIXe siècle, avec plan cadastral, images, et explications à l’appui.

Le succès rencontré était mérité.

L’idée m’est venue de décrire cette époque, qui, de Louis-Philippe à Napoléon III, a révolutionné la vie de notre village.
C’est à un long pèlerinage que je vous invite.


Automne 2014

Bernard Thomas

 

 

 

Loisey à son apogée

Sommaire :

LE VILLAGE

La rue et l’habitat
La maison du cultivateur
La maison du vigneron

Les belles maisons
Les constructions utilitaires
Le cœur du village

Le ruisseau
Chemins et routes
L’agriculture

La vigne
La forêt
Les autres métiers

LA VIE DES HOMMES

Les classes sociales
Comment vit-on ?
Les revenus – L’argent

Comment s’habille-t-on ?
Se déplacer
Se soigner
Se protéger
Vie civique – vie religieuse

Conclusion

TABLEAUX

Recensements de 1831 à 1876

Pièces de monnaies acceptées en 1864

Cadastre du village en 1839

 

 

Le village de Loisey

La rue, l'habitat.

Dans les années 1850, Loisey est le village-rue type : deux files de maisons encadrant une rue élargie d’usoirs. Les collines voisines en imposent le cours ; un ruisseau s’y prélasse.

Lorsqu’on regarde Loisey en vue cavalière on observe deux longues carapaces surbaissées enveloppant, chacune, une file de maisons que la rue sépare. L’uniformité vers la rue est démentie par les prolongements très irréguliers sur les jardins.
Autour de l’église, l’agglomération devient village-tas. On peut se demander si cette particularité n’est pas due, en partie, à l’érection « sauvage » du château des "du Chatelet" perçue comme invasive 200 ans plus tôt…

Comme pour les villages environnants, on s’interroge sur cet îlot de toits méditerranéens, limité à une partie sud-ouest de la Lorraine, aux confins de la Champagne, de la Franche-Comté voisines et limité très avant des Vosges.

La vue panoramique dévoile la construction des toitures. Les tuiles utilisées, du type tige de botte, ont une longueur de 40 à 50 centimètres. Elles sont plus étroites à une extrémité qu’à l’autre. On peut les former … sur la cuisse d’une fille ! (1) Cette forme permet la superposition de l’une sur l’autre et freine la tendance au glissement. Cette tuile est utilisée en deux lits : l’inférieur renversé vers le ciel sert de coulant. Elle doit reposer sur une pente de 20 à 25 degrés maximum, car elle n’a pas de crochet. La charge représente 50 à 60 kilos au mètre carré. Il faut donc des charpentes robustes… souvent cintrées sous le poids supporté.

Une hypothèse sur l’évolution des toits lorrains a été émise : la paix étant revenue après la terrible guerre de 30 ans, il y aurait eu pression sur l’habitat sous l’effet du surpeuplement… Alors les maisons se serrent d’avantage, deviennent jointives et gagnent en profondeur ce qu’elles ne peuvent trouver en largeur. Ce faisant, les toits s’abaissent sous peine d’exiger des hauteurs excessives pour les fermes et les piliers … Sur cette faible pente on peut poser de la tuile creuse sans la voir glisser … ce n’est qu’une hypothèse !

De ces toits émergent des cheminées et plus surprenant des « flamandes », pyramides rectangulaires de vitres surmontées parfois d’un fin bouquet métallique.


(1) Il y avait une tuilerie à Loisey, disparue au début du XVIIIe siècle. Son emplacement n’est pas connu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Grande Rue à Loisey. (Cliquer sur l'image pour agrandir)

 

Le ruisseau et la rue Entre-deux-ponts.

 

Vue générale de Loisey au tout début du XXème siècle.

Remarquer les traces de vignes du XIXème siècle encore bien visibles sur le versant de la vallée exposée plein sud.

 

 

La maison du cultivateur.

Elle dispose de travées de 3 à 4 mètres disposées perpendiculairement à l’axe du faîtage. Les locaux se répartissent ainsi : Le long du mur-pignon, logement à deux ou trois pièces, l’une derrière l’autres.
Parfois un couloir traverse tout le bâtiment, créant ainsi un corridor pouvant mesurer 15 à 20 mètres… c’est un boyau. On utilise couramment la porte charretière de la grange contigüe pour entrer dans la cuisine et, de là, dans les autres pièces.

Souvent la cuisine occupe le centre du logement : « belle chambre » devant et chambre derrière. La cuisine est le lieu de vie : placée au centre, elle est moins sensible au froid. Elle est éclairée par le feu de la cheminée et par la « flamande » qui est une pyramide tronquée édifiée à travers le grenier et vitrée sur le toit, comme déjà dit.

Les parois intérieures de cette construction sont blanchies à la chaux ou plâtrées. Au plafond de la cuisine, elle est fermée par une vitre pour éviter les pertes de chaleur … Et voici une cuisine bien « clarteuse » (2)
La cuisine peut être éclairée aussi par une porte vitrée donnant sur une autre pièce.

Sur le sol dallé est fixé un corps de pompe parfois en cuivre qui va puiser l’eau dans le puits souterrain. L’évier se nomme « pierre à eau » et le four à pain est souvent proche de la cheminée. Les pièces qui jouxtent la cuisine sont plus vastes, parquetées, chichement éclairées par une seule fenêtre … voir borgnes parfois. Dans ce cas on y dispose seulement un lit.

La grange est le pivot de l’exploitation. Elle en occupe le centre. Son sol est en terre battue avec, parfois, une partie cimentée ou dallée pour le battage au fléau. Elle n’a pas de plafond. Elle reçoit les chariots qui amènent foin et paille que l’on hisse sur le plancher du grenier… qui n’est autre que le plafond du logement. Il est vaste, commode avec sa faible pente de toit et sans mur de refend. Si la maison est étroite, il n’y a qu’une poutre d’une seule portée d’un mur de pignon à l’autre. Sinon, il y a des piliers intermédiaires : troncs dressés au sol « hommes debout » qui soutiennent les fermes triangulaires.

L’écurie-étable est aussi longue que le logement. On y accède par la grange ou alors par une porte étroite en façade d’où les vaches sortent à la file. Les fourrages tombent du grenier, par des trappes dans les mangeoires. Porcs et volailles ont une place à part. L’essentiel des activités se déroule au rez de chaussée, entre l’usoir (sur la rue) et le jardin. Tout le volume interne disponible est utilisé jusqu’au toit.

Parfois une courette, invisible de la rue, a été édifiée sur les arrières. Elle est interposée entre la maison et des appentis pouvant comprendre : chambre à four ou pressoir.
Le cadastre ne les décèle pas. On sent là une évolution vers un confort domestique qui n’est pas le souci général. En milieu rural il y a longtemps fidélité à la tradition dans la manière d’habiter.


Il faut décrire l’art de construire les maisons. Les murs sont montés en moellons irréguliers assemblés souvent à l’argile ou au mortier. Ils sont constitués de 2 parois séparées par un remplissage de terre isolante. Dans les murs longs, des pierres transversales appelées « boutisses » assurent la liaison entre 2 parois et dépassent vers l’extérieur (3). Leur intervalle est irrégulier : 1m50, 2 mètres. Pourrait-on y voir une parenté lointaine avec certaines manières de construire de l’époque romaine ? Le mur d’angle, non mitoyen, est appareillé en pierre de taille, de même que le sommet du mur où s’appuie la poutre maîtresse. Les murs de refend sont souvent mal soignés.
Les moellons étant gélifs on les protège d’un enduit à la chaux. Est-ce à cette époque que l’on a commencé à poser une dernière couche composée de ciment et de tuile finement broyée, donnant une coloration rose ? Les documents ne le disent pas.

La porte charretière est quelquefois cintrée avec rarement, en son centre, une clé de voûte datée ou portant des initiales. Elle peut aussi être constituée d’un tronc d’arbre droit légèrement cintré. Depuis quand la porte à piétons est-elle sommée d’une imposte avec motif décoratif (par exemple une lyre) ? Le fronton avec guirlande de raisin, moulure, apparaitra après 1850. Afin d’alléger le poids des moellons sur ces portes on a prévu un « arc technique » ; parfois deux planches en triangle que la chute du crépi dévoile.

(2) Clarteuse : Expression meusienne, à mon avis mieux appropriée dans ce cas que « éclairée » ou « lumineuse ». Mais ce n’est pas français !

(3) La tradition voulait que le propriétaire paye une bouteille pour chaque boutisse laissée apparente !

 

 

 

 

« Flamande sur un toit en tuiles romaines dans le nord de la Meuse » par Ph de flamande — Travail personnel. Sous licence Creative Commons.

 

Mur extérieur d'une maison paysanne meusienne.

 

Une imposte remarquable au sommet d'une porte de maison paysanne à Loisey.

 

 

La maison du vigneron.

Elle est peu différente de celle du cultivateur. Elle est souvent étroite et profonde. On accède à la cuverie soit par la cave soit par l’arrière de la maison. La cuverie et même la cave ne sont pas toujours situées entièrement sous le niveau du bâti. Il se crée alors deux niveaux dans la partie habitée. Les deux ou trois marches que l’on trouve séparant une pièce de l’autre à l’intérieur de la maison en sont le résultat.

Quelles sont les « maisons de vigneron » ? Les six pressoirs figurant dans la matrice cadastrale de 1840 ne sont pas tous implantés chez un vigneron … ce qui surprend … Employé dans les recensements de l’époque, le terme vigneron était attribué à bon nombre d’habitants, chacun ayant une vigne. A l’inverse, l’artisan cité comme tel pouvait avoir un pressoir chez lui car il avait certainement une vigne !

L’usoir, qui est inséparable de la maison dans le village est à évoquer. Sa surface se réduira après 1840 avec l’élargissement de la rue qui devient officiellement « chemin de grande circulation n°6 » avec plaque de fonte à l’appui.
Il sert de dépôt de fumier, de bois, d’instruments divers, de charrettes. Chacun dispose du sol au droit de sa maison, avec interdiction de clôture.


 


 

 

Les belles maisons.


Le type de construction évoqué précédemment n’exclut pas les particularités. Loisey a vécu la Révolution qui a bouleversé le centre du village : château et pressoir banal ont disparu. Quatre acquéreurs ont abattu les murs et vendu les pierres du château. Il y en avait de très belles ! Seules, dépendances et écuries sont restées d’un seul tenant. On a créé l’impasse dite « du château » le long de cette bâtisse. En 1839, c’est dans une de ces dépendances que l’on construit une école (avec une pièce pour la mairie). On a vendu des pierres du château aux villageois. La façade datée de 1823, dans la grand’ rue (4) en à largement bénéficié.

Autre résurgence du passé : Erigée vers 1740 la demeure habitée par Mr de Beauval en 1840 est une réplique (en forte réduction) du château qui lui fait face. 18 fenêtres l’éclairent ; elle mérite le coup d’œil et la visite (5).

Le presbytère, route de Salmagne, de la même époque, a conservé son aspect d’origine malgré les fureurs révolutionnaires ; avec ses 11 fenêtres et son vaste jardin il se porte bien.

Butant sur le ruisseau, au pied du premier pont sur la Grande Rue, voici une belle maison du XVIIIe siècle (6). En 1840 elle a gardé et son aspect extérieur et son intérieur cossu : 20 fenêtres l’éclairent (7). Elle est habitée par Jean Gaillet, percepteur ici durant des décades après avoir tenu un rôle très controversé pendant la Révolution. Ses prédécesseurs, ici aussi, avait perçu impôts et autres redevances au bénéfice du châtelain ou du royaume. La maison a gardé le cachet de leur suprématie.

Les fenêtres (déjà citées) sont signe d’aisance et d’opulence étalée. C’est sans doute ce que recherche le propriétaire de la maison située au pied de l’église, dans le virage (8). Il l’a acheté à Mr Varin (maire dans les années 1820). Il l’a modifiée avec de belles pierres qui « sentent » le château… et lui a fait exhiber 29 fenêtres … Cet étalage n’a pas échappé à l’Etat.
Une contribution est instituée sur les portes et fenêtres. En 1840, à Loisey, 27 contribuables, montrant plus de cinq fenêtres, sont imposés (9).

(4) : 69 grande rue actuellement

(5) : 68 grande rue actuellement

(6) : 83 grande rue actuellement

(7) : Il y en avait 35 au château

(8) : 77 grande rue actuellement

(9) : Il n’y avait pas un seul vigneron!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les constructions utilitaires.


Les pressoirs banaux, qui se trouvaient dans de vastes locaux sur la place de l’actuel Mille clubs, ont disparu à la Révolution. Ils ont été remplacés par des pressoirs privés que l’on trouve notés dans six maisons en 1840.

Les deux moulins à grain, installés aux extrémités Nord et Sud du village fonctionnent encore en 1840. Ils verront leur activité transformée en industrie du bois dans les années 1860.
Un moulin à huile se découvre dans les matrices indiquant ses activités en 1840. Situé dans l’actuelle rue des Dîmes (au n°12) il tourne grâce au ruisseau.
Je n’ai rien trouvé précisant son origine ni la fin de son utilisation.


Deux écoles, l’une dans la grande rue (au dessus du n°79), l’autre au n°9 de l’impasse du château occupent des maisons particulières que l’on a transformées en fonction des besoins. Une pièce a été réservée pour la mairie dans l’école située impasse du château.

 

 

Un pressoir privé encore en place à Loisey.

 

 

Le cœur du village.


Il faut attendre 1847 pour que l’on voie un projet de bâtiment Ecole-Mairie.
L’architecte fait un superbe plan en couleur et propose, suivant les vœux de la population (consultée et consentante) d’ériger le bâtiment à cheval sur le ruisseau… juste devant la cour du presbytère !

Préfet et Evêque refusent l’emplacement qui sent la provocation !
On érige donc le bâtiment sur la grande rue à vingt pas de l’église … mais pas en face !

Il est beau et imposant avec son balcon. On le somme d’un cadran en pierre pour une horloge qui ne viendra jamais.
A côté de l’autorité plus que centenaire du curé, marquée maintenant par un puissant clocher, voici celle du maire qui s’impose et enfin celle des maîtres d’école.

Au centre du village, église et cimetière sont le cœur de la communauté depuis toujours.
Agrandie une dernière fois vers 1740, l’église n’a pas trop souffert de la Révolution.
Par contre, sa tour, accolée au transept Nord Ouest n’a pas été réparée comme prévu avant les événements.
Pendant la Révolution, la famille Varin (citée plus haut) avait particulièrement souffert de la lutte antireligieuse.
En 1825, l’un de ses enfants, Jean-Baptiste Varin, devenu maire, fait ajouter deux chapelles à la face Sud de l’église.
En même temps, et sur le même côté, il fait ériger une tour en belles pierres de taille. En réaction aux événements passés, il lui fait donner des dimensions très imposantes : On la voit de loin cette tour, appelée maintenant clocher.


Ces constructions empiètent sur le cimetière, alors que la population s’accroit.
Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que la municipalité s’incline devant les injonctions préfectorales : Eloigner le cimetière du centre du village pour des raisons d’hygiène.


En 1832, l’épidémie de choléra frappe le village. Faute de places disponibles et après d’âpres débats, on décide d’un nouveau lieu d’inhumation.
Madame Morel met à la disposition de la commune, une parcelle située au pied du chemin de la Chalaide.
On prend l’engagement de revenir aux inhumations dans le cimetière communal lorsque l’épidémie sera jugulée.
Sur cet emplacement une croix est érigée. Elle figure sur le cadastre de 1839; elle est encore en place … mais le terrain n’a jamais été communal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Plans du projet de 1847 visant à construire la mairie juste au dessus du ruisseau et en face du presbytère.

 

La mairie de Loisey au tout début du XXème siècle.

 

 

Le ruisseau.


Sans le ruisseau, pas de village.
L’histoire de Loisey s’écrit autour de ce modeste cours d’eau. Alluvionnaire, il a attiré la culture depuis des siècles.
Une pièce de monnaie romaine du IIIe siècle, trouvée dans le jardin de la maison n°44 Grande rue donne une certaine ancienneté à l’occupation des sols.

La route départementale n° 6 suit, globalement, le tracé du ruisseau.
Seule source d’énergie au XIXe siècle, le ruisseau faisait tourner les trois moulins cités plus haut dans les années 1840.
Le ruisseau a toujours eu un cours instable, non évoqué dans les archives.
C’est une réclamation, datée de 1820, concernant le moulin de Tannois (établi proche de l’Ornain) qui nous éclaire un peu. On lit « Considérant que faute d’eau en été, le moulin ne tourne que par intervalles, les habitants attendent presque toujours la farine provenant du grain porté au moulin pour confectionner leur pain… Faute de temps, le meunier a intérêt à accélérer la mouture ». Ce qui laisse entendre une farine de qualité parfois médiocre)…
A Loisey, les deux moulins à grain sont équipés de biefs régulateurs … mais on peut penser que le phénomène décrit pour Tannois se fait sentir ici aussi.
Au milieu de XIXe siècle, l’activité des moulins change totalement. En 1862, les deux moulins « extrêmes » appartenant à Mr Charuel sont appelés « Usines » ou « Tourneries ». on y travaille le bois.
En 1862 on cite comme production : De grandes quantités de manches à outils divers, porte manteaux … et crachoirs ! Ensemble ces deux usines vont employer jusqu’à 20 ouvriers.
En 1894, on y parle « Energie hydraulique et vapeur » … On a changé d’époque !


Orage ou dégel donnent au ruisseau des débits excessifs, parfois furieux.
Sans remonter plus loin que la Révolution, on cite l’orage du 25 juin 1794 qui a emporté le pont de Nivorges (en haut du village) et probablement endommagés d’autres ponts car le rapport parle de la réparation « des ponts ».
Autres débordements cités : 1797, 1808, 1810, 1827, et 1844.
Ces débordements sont dus aussi à une mauvaise circulation des eaux, d’où projets de curage du ruisseau. On en parle en 1840. Mais ce n’est qu’en 1868 que le préfet questionne la commune. Le conseil donne une réponse détaillée : Parcours à traiter, curage et élargissement du ruisseau, responsabilité des riverains et de la commune.

 

 

 

Le moulin de la scierie Bouillon à Loisey.

 

Une photo des inondations historiques d'août 1972 à Loisey.

 

 

Chemins et routes.


A l’époque qui nous intéresse, la départementale n°6 porte le nom de chemin de grande circulation n°6 allant du pont de Tannois à Erize la Grande. Amélioré au fil des ans, il a connu, pendant très longtemps, une interruption entre Gery et Erize Saint Dizier. On devait passer à travers champs et ce jusqu’en 1860.
C’est en 1836 que des plaques de fonte fixent son identité dans les villages. Il en subsiste une à Loisey sur la maison portant le n°106 . (10)
A l’époque, la route est empierrée. L’entretien en incombe aux villages traversés et aux communes voisines qui en bénéficient … mais qui renâclent à payer ! En 1838, on note pour l’entretien : Prestation en nature pour 1/3 et le reste en argent (11). C’est encore le cas en 1859 où l’on précise : «  3 jours de prestation par habitant, et par bête de trait ou de selle, et voiture … plus centimes additionnels sur les contributions directes ».

L’utilisation des routes était soumise à des lois. Je n’ai pas retrouvé le règlement valable en 1836. Peut-être reprenait-il la police de roulage de 1823.
Les charges à transporter étaient fonction du genre d’engin : Nombre et largeur des roues à jantes larges sous réserve d’un déplacement le plus court possible et pour une charge inférieure à 4000 Kg.
On parle aussi des saisons dans l’année … et de plaques d’immatriculation.
Un agent voyer cantonal est chargé de surveiller l’entretien des chemins. En 1840, c’est monsieur François Bardot. Il est payé 43 F (pour l’année) par la commune … Sans doute opère t-il sur d’autres villages.
En 1844, on trouve un règlement créant des cantonniers assermentés, sous les ordres de l’agent voyer. Ils sont en même temps gardes champêtres supplémentaires nommés par le maire. L’institution des gardes champêtres est reprise en 1851.


Le chemin de Loisey à Erize Saint Dizier, passant par les Bois Canaux est élargi à cinq mètres en 1862. Certains chemins dont la nécessité était avérée depuis longtemps dans les contrées de Levraux, Rougecotte, Sous Cunseur, n’ont jamais vu le jour : Aucun propriétaire riverain n’était prêt à céder une parcelle de vigne.
Revenons au chemin de grande circulation n°6. Il était bordé d’arbres. Depuis quand ? Je n’ai pas trouvé … Un siècle plus tard (1935) on demande la suppression de ces arbres pour cause d’ombrage sur les plantations !
En 1939, en allant vers Géry (et uniquement sur le territoire de Loisey) il reste 49 frênes. Entre Loisey et Culey, à la même époque, on décompte 29 pommiers, 13 poiriers et 1 cerisier.
Toujours sur ce même chemin, mais dans le village de Loisey, on réalise les caniveaux en 1864.
La largeur de la rue (caniveaux compris) est ramenée à 8 mètres au lieu de 10, ce qui augmente d’un mètre la largeur des usoirs.

(10) : Cette maison ne figure pas sur le cadastre de 1839… Où était fixée la plaque à l’origine ???
(11) : La journée de travail était comptée : 1F 50 par homme, 3F par bête de trait, 2F par voiture

Une ancienne plaque de signalisation routière encore en place sur la façade d'une maison particulière à Loisey.

 

 

L’agriculture.


Des travaux complexes ont permis aux géomètres et métreurs de dresser pour chaque village, une série de plans. Un exemplaire est consultable en mairie. C’est le cadastre de 1839.
Il donne une vue, à l’échelle, des rues et constructions déjà évoquées. Il délimite et numérote les parcelles composant le finage de Loisey : Plus de 8000 parcelles.


La matrice cadastrale, elle, reprend ces éléments par surface, nature de culture, valeur estimée du revenu. La matrice est un relevé établi par propriétaire. Elle évolue avec les mutations. Ainsi, chacun peut, à la demande, consulter les plans … et le travail du percepteur est facilité.
Ventes, achats, locations auront une base intangible permettant de mieux résoudre les différents. C’est un progrès incontestable, d’autant qu’on utilise les nouvelles mesures métriques.
Sur la matrice cadastrale de 1840, on relève 452 ha de terre labourable, 48 ha de près et 125 ha de friches.


En 1862 quelques écrits épars évoquent le travail de la terre avant cette date. Voici la description d’un attelage en 1833 : « Derrière la charrue est le père de famille. Il s’appuie sur le soc. Il a le corps brisé et le front baigné de sueur. En avant est un jeune enfant, le fouet à la main. Il guide l’attelage, alors qu’il devrait avoir une occupation plus utile. Voyer ces animaux maigres, étiques, dont la taille diminutive accuse le défaut de soins et de nourriture… Bêtes et gens font là un pénible métier ».
Il est bon de savoir qu’il s’agit là d’un texte « publicitaire » (déjà !) tendant à obtenir des fonds en faveur de Mr GRAVE qui a inventé une nouvelle charrue testée à la ferme de Popey à Bar le Duc et à la ferme Lesemelier à Ligny en Barrois !
La même année, il y a un concours à BAR pour l’élevage des chevaux. On sait qu’à la Révolution, le cheval, ici, ne mesurait que 1m30 à 1m40 … et l’amélioration est lente.
La faux remplace progressivement la faucille après 1830, pour les moissons. Dans l’almanach de la Meuse de 1834 on écrit :
«On commence à parler de la vapeur et des merveilleuses machines qui l’utilisent». Pensait-on qu’il y aurait, un jour, une application à l’agriculture ?

En 1825, il y a 130 bêtes à cornes à Loisey : Une dizaine seulement est confiée au pâtre … les autres sont «mal gardées» par les enfants !
Le métier de pâtre est mieux codifié dans les années 1845-1850. : « Le pâtre amènera tous les jours le troupeau à son de trompe, dans toutes les rues et carrefours, une fois la récolte de foin terminée. Il y aura un troupeau de vaches et bêtes à cornes qu’il mènera dans les prairies. L’autre (troupeau) sera de chèvres et de moutons qu’il aura soin d’écarter des prairies. Il sera responsable du troupeau. »
Des détails précisent les horaires suivant les saisons et les lieux, ainsi que les précautions en cas de maladie.
« Le berger pourra posséder jusqu’à 50 moutons. Pour salaire, il percevra : pour chaque vache et chèvre : 3 Kg de pain, autant pour chaque 6 brebis ou moutons, plus 2 francs pour chaque vache et chèvre et pour chaque 6 brebis ou mouton. Moitié de la redistribution annuelle pour chaque 6 agneaux ».

A partir de 1912, les archives de Loisey ne parlent plus du berger.
L’état fourni à la préfecture en 1862 est riche en enseignements : On fait état de 25 charrues de pays (probablement à un soc) et de 12 machines à battre mues par des animaux. Il n’y a pas de réponse à la question « Y a-t-il des machines à battre à vapeur ? ».
On utilise « l’engrais d’étable » : 75 quintaux à l’hectare, il n’y a pas d’amendement de sol.
Je n’ai pas réussi à déterminer les rendements à l’hectare pour les céréales et les légumineuses.

Voici les chiffres donnés pour les animaux de ferme : 301 porcs, 52 chevaux, 91 vaches, veaux ou bœufs, 603 moutons. On ne parle pas de chèvres, or les années suivantes on les évoque, sans les dénombrer.
La basse-cour est intéressante : 1000 poules, 250 pigeons, 200 canards, 45 ruches.
Des prix sont donnés : « La jument poulinière vaut 600F, le cheval de trait 350F, le taureau engraissé 300F, la vache 200F, le mouton 15F, le porc de plus d’un an est estimé à 100F, la poule 1F50, le canard 1F ». Chez le boucher les prix sont différents : « 1F le kilo de bœuf, 1F20 le kilo de porc, 0F90 le kilo de mouton. Le prix du lait est estimé 0F20 … et une vache produit 6 litres de lait par jour. Une bonne poule pondeuse donne 84 œufs par an que l’on vend 0F50 la douzaine. » Dommage que ce soit l’unique statistique retrouvée.

Le chanvre n’est pas évoqué dans le questionnaire, parlons en quand même ! Au cœur du village, le château et ses jardins occupaient 2 hectares à la Révolution. On a fractionné en 53 parcelles dont 13 cultivées en chenevière. En 1840 le revenu imposé à l’hectare de chenevière se situait bien supérieur à celui de la vigne. Quel dommage qu’aucun écrit n’en évoque la culture et la transformation.
La matrice cadastrale de 1839 fait découvrir 19 lieux où l’on « rouissait » le chanvre. Elle les dénomme « Routoirs ». On en décèle encore deux aux lieux dits «Font de la chapelle» et «Font de Terremont». Abandonnés, non cultivables, ils ont laissé la place à des buissons. On ne connaît pas la qualité du chanvre cultivé ici. Or cette qualité détermine la période de culture. Le rouissage, lié à la récolte, polluait fortement le lieu et dégageait une odeur nauséabonde … En 1851, chez la Veuve Jeannon, on inventorie : 7 kilos de chanvre, 2 kilos de fil de chanvre, autant de chanvre affiné et autant d’étoupe.
On comptait près de 15 ha de chenevières en 1840.

Le cadastre de Loisey de 1839.
Cliquer pour une vue agrandie à 2800 x 2000 pixels

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vigne.


Qui donc, à Loisey, dans les années 1850 n’aurait pas avancé avec fierté son titre de vigneron ?
Depuis des siècles la vigne est cultivée sur les coteaux de Loisey.

Faisons en une description rapide : Ici, pas de vigne sur fils tendus comme nous le connaissons généralement. Le plant, qui s’étale sur le sol, est rassemblé par le milieu le long d’un échalas, appelé « paisseau » à Loisey. C’est une fine perche de chêne d’environ 1m30, plantée chaque année au début des travaux et ramassée en bottes en fin de saison.
La densité de plants est forte, les pentes souvent rudes, d’où un binage manuel.
Dans les trois premières années, entre les ceps, on cultive haricots, échalotes, choux, pommes de terre et aussi de l’ail.
Le vigneron dépierre ses terres et édifie des pierriers (certains sont encore visibles aujourd’hui). Il engraisse avec du fumier.

La hotte caractérise le vigneron. Elle lui sert d’instrument de transport pour les petits outils et aussi les légumes.
Les vignes sont propres. Le temps fort et le plus gai est celui des vendanges. La vigne a besoin d’une main d’œuvre abondante. Femmes et enfants y travaillent selon la saison.

Dans la région, la surface du vignoble a augmenté d’un quart depuis la Révolution, et ce, au détriment des terres cultivables.
De nombreux petits vignerons ou artisans ont acheté des terres provenant de l’Eglise ou des émigrés (nobles ayant quitté la France). Mais surtout, on a laissé la liberté aux vignerons de planter à leur guise. Le XIXe siècle est l’âge d’or des vignerons ici !
Les Duc de Lorraine avaient encadré la culture de la vigne : Interdiction de planter sur des surfaces autrement cultivables. Obligation de ne planter qu’un cépage de qualité (type Pinot). En bonne année, qualité et quantité étaient présentes et trouvaient preneurs.
Or, dès le début du « libéralisme » engendré dans le domaine par la Révolution, un expert s’exprime sur les vignes du Barrois.
En 1797 il écrit : « On a multiplié les plantations de vigne et arraché les cépages anciens pour planter du Gouet, gros producteur d’un vin de qualité inférieure, ne tenant que deux ans (12) et ne supportant pas le transport.
Le cépage ancien fournissait un vin attirant les amateurs, ce qui en doublait le prix … Il est à croire que l’on regrette trop tard cette fausse spéculation ».
Sur la matrice cadastrale de 1840, on relève 167 ha de vignes.

 

(12) : Dans la cave du docteur Edmé Pierre (12 rue Entre deux ponts), on trouve en décembre 1853 : 10 tonneaux contenant ensemble 150 litres de vin 1852, 720 litres de vin 1853, plus 150 bouteilles de vin 1852 … Le docteur Pierre n’est pourtant pas un vigneron.

 

 

La surface du vignoble à Loisey en 1840. (Cliquer pour agrandir)

 

Exemple d'une vigne "sur échalas" en Allemagne.
« Weinstöcke » par F.Lang — eig.Bild. Sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 via Wikimedia Commons

 

 

La forêt.


Les bois de l’Etat, les bois communaux, et les bois particuliers, occupent 464 hectares au milieu du XIXe siècle.
Sur la matrice cadastrale de 1839, on voit apparaître, en plus, 40 ha de « bois plantés » …
La parcellisation est nettement moins marquée en forêt que dans les terres. Les anciennes appellations sonnent encore à nos oreilles. Par exemple : Pleinfer, Rantelant, Le Houis.

Le produit de la vente de bois alimente ponctuellement le budget communal … Ce n’était pas le cas pendant la Révolution.
Ainsi en 1791, on a demandé l’autorisation de faire une coupe de bois pour construire les pressoirs : Ceci nous permet de dater ces derniers.

Dans les années 1840, les coupes affouagères qui portent sur une moyenne de 3 ha annuellement, sont partagées en une quarantaine de lots regroupant chacun cinq chefs de famille.
On impose aux acquéreurs de la coupe d’entretenir ou de creuser les fossés de clôture.

Bien sûr, le travail en forêt est uniquement manuel. Les documents citent parfois les scieurs de long, jamais les bucherons.
Et au village, quand on évoque les marchands de bois, il y a sans doute une pointe d’envie … : « Ils sont riches » !
Ont produit du charbon de bois. Hélas, les huttes de charbonnier ne sont pas localisées. On écorce les chênes, la botte d’écorces est vendue 1 franc à un tanneur de LIGNY.

En 1840, la récolte des faînes et des glands est réglementée par la mairie. Il est interdit de gauler les hêtres.
En 1843, feuilles mortes, genêts, bruyères, fougères, peuvent être extraits de la forêt deux jours par semaine en novembre, décembre, janvier et février, sous la surveillance des agents forestiers.

La forêt, c’est aussi les droits de chasse que la Révolution a attribués au plus offrant : En 1835, c’est maître Morel, le notaire qui est acquéreur. En 1868, ce sont Mr Géminel, Limonadier et Bradfer, maitre de forges, tous deux de Bar qui emportent la mise …
Que trouvent-ils, eux et leurs invités, au bout de leur fusil ? Sans doute un bien maigre gibier, quand on sait que la présence du loup est forte en Meuse. Pour les années 1832 et 1833, on aura tué dans le département : 63 loups, 75 louves, 63 louveteaux.

La faune des forêts, (hormis les renards) était sans doute clairsemée… Restaient les alouettes, mais c’était plutôt dans les champs !

 

Débardage de bois en forêt à la fin du XIXème siècle.
" Hauling » par Inconnu" Sous licence Public domain via Wikimedia Commons

 

 

Les autres métiers.


En 1848, sur une population de 838 habitants, on dénombre 138 chefs de famille qui se déclarent vignerons.
Mais quels sont les autres métiers ?
Derrière cette cohorte, culminent 22 cultivateurs et 14 maçons.
Métier plus surprenant : Voici les 12 cordonniers ambulants (appelés aussi savetiers-roulants) qui concurrencent les 3 cordonniers "stables".
On trouve aussi 3 compassiers (iraient-ils à la compasserie de Ligny ?)
Dépassant les 5 titulaires par profession, on trouve des militaires, charpentiers, manœuvres.
Puis s’allonge une liste de 34 métiers : D’abord 4 distillateurs, puis les emplois occupés par 1,2, ou 3 titulaires : marchand de bois, scieur de long, charron, sabotier, bourrelier, ferblantier, plafonnier, pâtre, aubergiste (il n’y a pas de cafetier).
Aux postes « dominants », on trouve : Maire, Curé, Instituteur (il a déjà ce titre), médecin, notaire, percepteur…
Il y a aussi ceux qui s’affichent : Huit propriétaire ou rentiers … c’est un exemple de réussite sociale…
Il arrive que l’on inscrive « Propriétaire » sur une tombe. A Loisey, l’ancien cimetière n’a pas laissé cette trace !

 
 

 

La vie des hommes

La vie en société, au milieu du XIXe siècle demanderait une étude longue … et probablement incomplète.
J’ai décrit les milieux dans lesquels nos ancêtres travaillaient.
Quelle était leur vie, quelles étaient leurs préoccupations en société ?
Je me suis borné à quelques grandes orientations agrémentées de courtes "histoires locales".

Les classes Sociales.


Pour retrouver les modes de vie à Loisey, au milieu du XIXe siècle, il faut rappeler brièvement le passé.
Cinquante ans plus tôt, c’était l’Ancien Régime et ses trois Ordres.
- La Noblesse, avec ici, le château des "du Chatelet" et leurs immenses propriétés.
- L’Eglise, avec ses innombrables possessions (surtout des vignes) dont les revenus allaient aux couvents et évêchés de Lorraine et d’ailleurs. Avec aussi son modeste curé de Loisey, l’abbé Lemoine.
- Le Tiers Etat, où l’on trouvait vignerons, artisans, et modestes propriétaires. On comptait aussi les bourgeois dont l’histoire ne parle jamais, sauf pour Mr Varin : Monsieur Varin dirigeait un important circuit commercial de vins et d’eaux de vie sur la Belgique et les Pays-Bas.
La Révolution, officiellement, a supprimé les trois ordres.

Maintenant à Loisey :
- Le château est détruit. Les terres et les forêts du château sont morcelées et vendues.
- L’Eglise devenue institution d’Etat, ne possède plus rien. Le curé, payé comme un fonctionnaire, est locataire de son presbytère.
- Il n’y a plus de Tiers-Etat. Vignerons, cultivateurs et artisans ont agrandi modestement leurs possessions en achetant les biens de l’Eglise et de la Noblesse, vendus par l’Etat. Ils ont multiplié les plantations de vignes au détriment des cultures céréalières.
La population a augmenté de près de 10%.
Les bourgeois sont plus nombreux et plus riches.
On observe que les trois bourgeois payant le plus d’impôts locaux à Loisey n’y résident pas. Ce sont : Monsieur Friry, propriétaire, qui habite Commercy ; Monsieur Viry, qui est maître de forges à Cousances ; Monsieur Demangeot, propriétaire, qui habite Ligny en Barrois. On trouve Mr Varin (cité plus haut), devenu banquier à Bar le Duc. Il y paie ses impôts mais réside encore à Loisey dans les années 1830.
On trouve aussi monsieur Gaillet, arrivé très modestement à Loisey pendant la Révolution. Il y est percepteur pendant 20 ans.
Il a une très, très conséquente fortune (13) qu’il a judicieusement ventilé entre ses quatre enfants … Sa contribution aux impôts locaux est donc modeste.
Les anciennes classes dirigeantes ont disparu à Loisey. La bourgeoisie domine.
Si le train de vie s’améliore fortement pour certains, le mode de vie, lui, est toujours figé.
L’exact milieu du XIXe siècle annoncera des profonds changements.

(13) La rumeur publique dit que le magot se monterait à près de 150.000F (soit près de 500.000€). Mais ça reste à prouver !

 

Tableau détaillé des recensements de 1831 à 1876

(Relevé gracieusement il y a plusieurs années par Mr André Wirtz, ancien secrétaire de la mairie de Loisey)

 

Années
Garçons
Filles

Hommes

mariés

Femmes

mariées

Veufs
Veuves
Militaires
Totaux
1831
176
222
195
196
20
32
3
844
1836
176
210
190
191
25
37
 
829
1841
178
212
200
200
22
42
 
854
1846
166
195
209
210
26
39
 
845
1851
162
179
219
217
90
37
 
838
1856
125
133
188
192
27
39
 
704
1861
119
122
177
178
24
39
 
659
1866
109
112
163
164
26
45
 
619
1872
78
110
159
163
15
52
 
577
1876
69
91
142
139
20
52
 
513

 

 
 

 

Comment vit-on ? La nourriture.


A cette époque, le pain est la base de la nourriture. Ajoutons-y le vin (ici il coule à flots !).
En 1848, après la Révolution de février, un anonyme du village furieux de « se faire rouler » écrit au préfet. Il se plaint du comportement peu républicain des boulangers du village.
Sur la miche de 12 livres, « Ils le volent de 4, 6, ou 8 sous, et refusent de peser le pain comme l’impose la loi ». C’est certain, le préjudice est important.

On avale un litre de soupe par jour : La soupe est à base de lard et de légumes.
Le maire précise : « La moitié des habitants ne mange de la viande de vache qu’une fois par semaine, les autres jours, du porc pour tous ».
Moutons et volailles ne sont pas évoqués. C’est sans doute réservé pour les jours de fête et le dimanche.
On consomme du lait : 1/2 litre par jour, parfois transformé en fromage blanc.
On boit (on écluse !) du vin en grande quantité. Vous avez vu la cave du docteur Pierre.
Près de 1000 litres de vin en stock pour un ménage de trois personnes. Le maire évoque un litre de vin par jour ; les statistiques de l’époque le confirment. Je tempère le propos : le degré d’alcool est probablement faible (14)…
Avec l’achat de la miche de pain, on aborde le niveau de vie de la population.

(14) : Je n’ai pas trouvé de précision. Mais je pense qu’à Loisey, à cette époque, le degré d’alcool était inférieur à 9°. Peut-être ajoute-t-on dans cette consommation, ce qu’on appelle de la piquette, qui est un mélange.
 

 

Les revenus, l’argent.


On connaît les ressources exceptionnellement élevées des grands bourgeois. Les impôts qu’ils paient en sont parfois le reflet.
Voici moins apparent : Au décès du docteur Pierre en 1853, le notaire met onze jours à dresser l’inventaire des biens que le défunt laisse !
Parlant de salaires en 1862, le maire écrit : « Le travailleur agricole (s’il n’est pas nourri) gagne 3F par jour ; la femme 2F 25, un enfant : 1F 50 ». Pour combien d’heures par jour ? Ce n’est pas dit.
L’activité est basée sur 150 jours par an. Il y a peu de domestiques : Huit à Loisey. Leurs gages sont de 200F pour les hommes, 100F pour les femmes. Certains pouvaient mettre «de l’argent de côté». C’est le cas du domestique Raguet qui est «porteur d’un livret d’épargne» en 1841 … Ce qui est exceptionnel.

Un seul document m’a permis d’estimer la dépense en pain chez un bourgeois (où la nourriture est plus recherchée qu’ailleurs)
On consomme quotidiennement un kilo de pain par personne pour un coût de 3F environ. C’est énorme, mais c’est insuffisant pour un vigneron ou un laboureur.
Le boulanger découpe la miche de 12 livres (à la demande) et vend au poids : Est-ce toujours le bon poids ? Reportons-nous à la réclamation anonyme de 1848 !

On paie et on achète surtout avec des pièces : Le « billet tout bleu » de 100F n’est pas utilisé. Il vaut 360€ !
Les pièces d’or, qui ont toujours cours, disparaissent progressivement. La plus importante pièce d’argent vaut 5F (soit 18€), on l’appelle ECU.
Les pièces les plus courantes sont en bronze : 5, 15, ou 30 sous (centimes) de l’époque.
En outre, une diversité très importante de pièces étrangères a cours en France. S’en sert-on à Loisey ? Je ne sais pas (15).


Qui dit revenus, dit impôts. Le percepteur de Loisey encaisse un impôt peu banal : C’est la taxe sur les portes et fenêtres, perçue pendant une bonne partie de XIXe siècle.
Dans l’arrondissement de Bar le Duc, l’impôt varie par ouvertures : En traduisant en € cela varie de 1€70 à 2€60 par an et par ouverture. Pour les notables que j’ai évoqués, « l’ardoise est salée » !


(15) Le Franc « germinal » vaut alors 3€ 60.


PS : J’ai trouvé un tableau représentant les monnaies ayant cours en 1864. Pièce d’or françaises et étrangères, pièces d’argent, de nickel, de bronze, en provenance de : Belgique, Italie, Suisse, Sardaigne.

 

 

 

Comment s’habille-t-on ?


Quoi de plus fugace que la mode ? Comparons la avec celle de notre récent XXIe siècle.
La foule actuelle est uniformément grise, noire … et triste …et cela tous les jours ! Les femmes se distinguent difficilement.
Le milieu du XIXe siècle se différencie fortement du nôtre pour ce qui est de la mode. Les deux classes évoquées, bourgeoisie et peuple, s’habillent différemment.


Voici ce que les enfants de Jean Hornut (un cultivateur qui habite rue Entre deux ponts) sont tenus de fournir à leur vieux père toute sa vie durant : « 2 paires de souliers, 2 blouses, 2 cravates, 2 bonnets de coton (ceci tous les 2 ans). Ils lui donneront aussi chaque année : 2 pantalons en cotonnade et un gilet ». Ce sont les termes du contrat passé devant M. Lallement, notaire. On peut y ajouter 1 chemise de calicot et un gilet de laine « hors contrat ».

Je n’ai pas trouvé de texte précis sur l’habillage des femmes du peuple.
On sait qu’elles portent en semaine, jupes ou robes très longues, sombres, plus ou moins resserrées à la taille.
Apparaît parfois un corsage qui sera plus attrayant le dimanche !


Et le bourgeois ? Outre la fortune (bien dissimulée), il s’impose par sa maison et s’exhibe par la diversité du vêtement.
J’ai puisé dans la garde-robe du docteur Pierre. Outre le linge de corps habituel, on remarque : Un burnous, un bel habit noir, trois chapeaux « haut de forme », 75 chemises de calicot, 45 mouchoirs. Médecin, il possède une tenue d’aide-major avec garniture et broderie en argent, accompagnée d’un bicorne et d’une épée.
Hélas, on ne donne pas la teinte des divers pantalons, vestes, gilets, composant « l’habit ».
La mode est aux couleurs parlantes : « puce, citron, cramoisi, noisette et autres ».
Surprenant, les neuf bonnets de coton « pour aller au lit » … Voyez l’allure au réveil ! Les zouaves d’Algérie, voyant leur général ainsi coiffé, en ont tiré la célèbre sonnerie : « As-tu vu la casquette, la casquette ! ».
Pour madame, voici trois robes en indienne, et une autre en soie violette à raies blanches et vertes, deux jupons en calicot blanc, un casaquin, une pèlerine en soie noire, un châle en laine brochée fond noir et douze bonnets en toile et dentelle.

C’est sous Louis-Philippe et un peu après, que l’on se vêt ainsi. La mode évolue vite dans le milieu bourgeois.
Le peuple, lui, n’en a pas les moyens.

 

 

Se déplacer.


Dans le village, piétons et cavaliers ne se remarquent pas. Pour aller plus vite et plus loin : chariot, cabriolet, voiture de poste sont là. Mais voici un concurrent redoutable. Il s’installe à Bar le Duc en 1851 : C’est le chemin de fer.

Du haut du Quimont, on entend le train souffler, siffler, ferrailler … C’est le tout premier vacarme pacifique. Il en engendrera d’autres !
Sur la ligne Paris-Strasbourg, Bar le Duc est la gare la plus proche. Elle connaît, dès le départ, les premiers embouteillages de voitures, et il faut, d’urgence, organiser le stationnement.
Partant de Loisey, on peut prendre le train aux stations de Longeville ou de Silmont.
Et voici les premiers émigrants : Sept « cordonniers roulants » de Loisey s’installent à Paris dès 1853.
Parmi eux, quatre fils de Nicolas Noireaux : Jean-François et Jean-Claude demeurant à La Chapelle-Saint-Denis (chacun à une adresse différente). Jean-Rémy s’installe à Montmartre, et Michel-Auguste habite à La Villette. Tous les quatre, à Paris, se déclarent cordonniers. Reviendront-ils habiter Loisey (16). L’enquête reste à faire !


(16) Très prudents, les cordonniers ont donné pouvoir à un ami pour régler, en cas de nécessité, leurs affaires à Loisey. Ils ont établi un acte notarié que j’ai découvert aux archives.

Le chemin de fer ébauche, chez nous, le Révolution Industrielle. Fallait-il que la pression sociale soit si forte pour être à l’origine d’une telle migration ?
1858 : 858 habitants
1876 : 513 habitants !
C’est une catastrophe ! Cependant 65 chefs de famille (en 1876) se déclarent encore vignerons… On sait qu’ils sont majoritairement, artisan, cultivateur … et vigneron.
La communauté villageoise se dissout. Elle garde cependant la fierté d’appartenir à la classe noble des vignerons du Barrois.

 

 

Se soigner.

Vous avez lu le paragraphe « le ruisseau » ?
Je le résume : Le ruisseau de Loisey est à l’origine du village, il est aussi sa source d’énergie. Hélas, il est aussi son égout !
Excessif : il transporte tout, y compris les tas de fumier en cas de crues.
Paresseux : il laisse stagner toutes les déjections animales et humaines.
On y « balance » tout ce qui gêne … Et il sert d’abreuvoir aux bêtes. Mais il n’est pas le seul responsable des miasmes, alors causes des épidémies.
L’éloignement du cimetière (qui entourait l’église) pour raison d’hygiène s’est heurté, ici, pendant plus de 50 ans, à l’opposition farouche d’une interprétation religieuse de la tradition.

Sur ces bases de mauvaise hygiène, on se soigne avec des « remèdes simples » : plantes diverses, infusions, décoctions … On a rarement recours au médecin.
Cependant, le docteur Pierre soigne. Pendant l’épidémie de choléra de 1832, il va même à Salmagne. Il a une petite pharmacie dont le détail n’est pas connu.


Pendant le choléra, et craignant la contagion, les défunts ne « passent » plus par l’église. Ils sont inhumés dans les 6 heures.
La vaccination antivariolique progresse bien. Plus tard, les « Sœurs d’Ecole » auront une pharmacie soigneusement tenue.

Ce paragraphe ne parle que de généralités à Loisey. L’hygiène corporelle et domestique n’est pas, hélas, un souci majeur de la population.

 

 

 

 

Se protéger.

La garde nationale est issue de la Révolution.
Dans chaque village, tous les hommes valides âgés de moins de 60 ans en font partie.
La garde est rassemblée sur convocation du maire. On élit aux différents grades.
En 1841, c’est le sieur François Bertrand qui est le commandant en second de la compagnie de Loisey. Je n’ai pas trouvé le nom du commandant.
Sont élus : 2 lieutenants, 2 sous lieutenants, 10 sous officiers, 16 caporaux. Ils sont nommés pour 3 ans.
Dix ans plus tard (en 1851), la 1ère Compagnie (celle de Loisey) est rattachée au bataillon de Tronville. Elle compte 201 hommes (dont 16 de réserve). Son armement se compose de 38 fusils et de 8 sabres, en dépôt à la mairie.


Le corps des sapeurs-pompiers (17 hommes) est issu de la garde nationale… ce qui explique sa formation militaire…
En 1865, c’est le ferblantier de Loisey qui fabrique les casques compris dans l’équipement.
Il me reste à trouver les archives de ce corps pour donner son équipement en matériel, son activité, ses interventions…

 

 

Gendarme du début du XIXème siècle.

 

 

Vie religieuse, vie civile.


En ce milieu du XIXe siècle, la vie sociale du village s’appuie sur trois éléments : La Religion, la Commune, et l’Ecole. Cette cohésion durera un siècle.

Loisey se dote d’un superbe édifice : La mairie qui s’impose et semble faire opposition à la vieille église qui, elle, s’enrichit intérieurement.
Les écoles de garçons et de filles prennent de plus en plus d’importance. Tout cela se voit : Regardez la mairie ! Entrez dans l’église : la valeur de son mobilier a triplé entre 1835 et 1855 !
Les deux écoles, elles, sont encore modestes, mais l’instruction progresse.
A la mairie, avec l’évolution des régimes, on vote plus largement. On est passé du suffrage censitaire au suffrage universel… réservé aux hommes, bien sûr !
Les opinions politiques sont très tranchées, ici, depuis la Révolution… Et parfois cela s’entend !

C’est l’activité religieuse qui domine la vie sociale. A cette époque « tout le monde va à la messe ».
A l’église, les places de banc sont louées pour un an, uniquement aux paroissiens âgés de plus de 10 ans. La place manque.
Des confréries sont créées. L’une d’elle comptera plus de 300 membres adultes, originaires de 40 villages dispersés dans deux départements (17).

Les angélus rythment encore la vie quotidienne. Les fêtes sont marquées par des offices imposants ou des processions dans le village.
Cette « imbrication des genres » est instrumentalisée. Voici de quoi nous surprendre :
Le 16 Août 1854, Monsieur Vautrin, Maire de Loisey, rend compte au Préfet :
« Fête du 15 Août : Conformément à vos instructions, nous avons célébré la fête de sa majesté, l'Empereur Napoléon (18).
Le conseil municipal, sur décision, a assisté à la messe qui a suivie d’un Te Deum.
Puis j’ai proposé aux conseillers d’assister aux vêpres, afin de prendre part à la procession habituelle, précédés des sapeurs-pompiers. La totalité des habitants de Loisey y a participé sauf 4 ou 5 mutins.
J’ai autorisé les cafés à rester ouverts jusqu’à 11h du soir au lieu de 10h (19) ».
Trois ans plus tard, le percepteur de Loisey est dénoncé au préfet : Il n’a pas assisté à cette fête du 15 Août !

La nature impose une fin à chacun de nous. Mr Mathelin, l’ancien maire, est alité depuis longtemps. Un soir, on fait venir le curé qui lui administre le sacrement d’extrême onction. Puis la mort passe. On déclare le décès à la mairie.
De sa très belle écriture, l’instituteur - secrétaire de mairie transcrit l’acte de décès sur les registres municipaux.
Mr Cohon, le menuisier, fournit très vite le cercueil pour le prix de 6F (22€).
Le lendemain, Mr Mathelin assiste à sa dernière messe, entouré de nombreux cierges et chandelles. La cérémonie est imposante. Le conseil de Fabrique paroissial se fera payer 18 Francs (65€).
Dans le cimetière entourant l’église, le défunt rejoindra les milliers d’ancêtres qu’on a enterrés ici depuis mille ans.
Avec eux, il fera partie de la communauté spirituelle des vivants et des morts dans laquelle sa foi s’est forgée.
Et c’est tout naturellement que chacun, au passage, pensera ou priera pour toute sa famille ici rassemblée.
Ce mode de vie est profondément enraciné, ici, à Loisey au milieu du XIXe siècle.

L’évolution lente de ces rites et coutumes, peu perceptible sur les courtes existences de l’époque, s’accélère brutalement avec l’arrivée du moteur.
C’est la Révolution Industrielle qui s’impose, et aspire les hommes loin de nos vallées.
Elle améliore leurs conditions de vie au prix d’un déracinement total.

(17) : Il s’agit de la confrérie Notre Dame Auxiliatrice de Namur. Je n’ai pas retrouvé les archives de cette institution. J’ignore tout de son fonctionnement.
(18) : Le 15 Août, c’est l’Assomption, fête catholique. Napoléon III l’a phagocytée !
(19) : J’ai largement résumé la lettre.

 

Conclusion.

Un siècle et demi et trois guerres plus tard, qu’est donc devenu Loisey ?

Venez visiter !

«Montant» la route départementale n°6, et du haut de la dernière côte de Culey, le village vous apparaîtra sous le soleil… ou alors couvert de neige… : Doux vallonnements, forêts sur les hauteurs, trait d’argent du ruisseau, et au fond, un village de carte postale…
C’est Loisey ! Vous serez enchantés !
Avancez dans la rue principale, regardez, mesurez, estimez…
Qu’y a-t-il de changé ?
Quelques ajouts… Comme un bel insecte de collection, le village a été figé par le temps. A-t-il toujours la même âme ?
Demandez-le aux jeunes amis qui ont exposé en 2011. Ils sont natifs de Loisey. Ils vous le diront !

Bernard Thomas, aidé de quelques amis trop discrets.

 

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Une vue satellite de Loisey en 2014. (Document Google Earth)